Plus d'un siècle après la condamnation de Guillaume Seznec, une quinzième demande en révision vient d'être déposée. Elle repose sur le doute concernant sa responsabilité dans la mort de Pierre Quéméneur. Parallèlement, des archives du contre-espionnage français apportent un nouvel éclairage sur le commerce d'automobiles destinées à la Russie soviétique, au cœur de l'affaire depuis 1923.
Une quinzième demande en révision fondée sur le doute
En novembre 1924, Guillaume Seznec, maître de scierie à Morlaix, avait été condamné aux travaux forcés à perpétuité par la cour d'assises du Finistère pour le meurtre de Pierre Quéméneur, conseiller général du Finistère disparu en mai 1923, ainsi que pour faux en écriture privée.
Quatorze demandes en révision ont été rejetées depuis cette condamnation. La nouvelle requête adopte une démarche particulière : elle ne conteste pas la condamnation pour faux, mais demande un réexamen de la culpabilité de Seznec dans la disparition de Quéméneur.
Les faux documents concernant notamment la propriété de Traou-Nez ont constitué des charges importantes contre Seznec. Cependant, les circonstances exactes de la mort de Pierre Quéméneur demeurent inconnues. Son corps n'a jamais été retrouvé, aucune scène de crime n'a été identifiée et aucun témoin n'a assisté à son éventuel meurtre.
La condamnation de 1924 repose ainsi sur un ensemble d'indices et de présomptions dont la valeur continue de faire débat.
Le témoignage de Petit-Guillaume
Le principal élément invoqué dans cette nouvelle demande est le témoignage de Petit-Guillaume, fils de Guillaume et Marie-Jeanne Seznec.
À la fin de sa vie, celui-ci a confié à plusieurs membres de sa famille avoir assisté, alors qu'il était enfant, à la mort de Pierre Quéméneur dans la maison familiale de Morlaix.
Selon ce récit, Quéméneur serait revenu à Morlaix après son voyage vers Paris. Il serait mort accidentellement au cours d'une altercation avec Marie-Jeanne Seznec, qui aurait repoussé ses avances. Guillaume Seznec serait arrivé après le décès.
Ce témoignage, rendu public en 2015 par Denis Langlois, propose une version des événements sensiblement différente de celle retenue par la justice en 1924.
L'article 622 du Code de procédure pénale prévoit toutefois qu'une condamnation définitive peut être révisée lorsqu'un fait nouveau ou un élément inconnu de la juridiction au moment du procès est de nature à établir l'innocence du condamné ou à faire naître un doute sur sa culpabilité.
C'est sur cette notion de doute que Denis Langlois fonde sa nouvelle démarche.
Les archives du contre-espionnage éclairent le marché des Cadillac
L'affaire Seznec présente également une dimension longtemps restée dans l'ombre : celle du commerce d'automobiles américaines avec la Russie soviétique.
En mai 1923, Pierre Quéméneur et Guillaume Seznec avaient entrepris un voyage vers Paris dans le cadre d'un projet de vente de Cadillac. L'existence et la nature de ce marché ont occupé une place importante dans l'enquête judiciaire.
Le 22 mai 1923, quelques jours avant sa disparition, Quéméneur avait expliqué à Gabriel Saleun, fondé de pouvoir de la Société bretonne de crédit et de dépôts à Brest, qu'il recherchait des capitaux pour une opération portant sur des voitures américaines destinées au gouvernement russe. Les véhicules devaient être livrés par séries de dix.
Cette déclaration figure dans le procès-verbal de son audition du 28 juin 1923.
Au cours de l'enquête, les policiers ont considéré que l'intermédiaire américain évoqué par Seznec pouvait être un personnage imaginaire et que le marché automobile avait servi de prétexte au voyage.
Les recherches historiques effectuées depuis lors conduisent à réexaminer cette interprétation.
Les archives du contre-espionnage révèlent que les services français disposaient, au printemps 1923, de renseignements sur plusieurs opérations d'achat d'automobiles destinées à la Russie soviétique.
Le 19 avril 1923, un télégramme évoque l'achat d'une Hispano-Suiza destinée à Petrograd. Le 6 juin, un autre concerne une licence portant sur cinquante Citroën. La traduction de ce dernier document parvient au cabinet de la Sûreté générale le 9 juin 1923.
Quatre jours plus tard, le 13 juin, cette même administration est officiellement informée de la disparition de Pierre Quéméneur.
Pourtant, les dossiers de police connus ne montrent pas que les enquêteurs chargés d'élucider l'affaire des Cadillac aient eu connaissance de ces renseignements. Cela pose des questions sur les fondements de l'enquête elle-même.
Le Télégramme révèle l'existence des archives du contre-espionnage
Dans un article publié le 1er octobre 2026, le journaliste Gwendal Hameury revient sur ces recherches dans Le Télégramme de Brest, sous le titre :
« Affaire Seznec : le contre-espionnage français savait pour le trafic de Cadillac ».
L'article présente les découvertes issues de plusieurs années de recherches dans les archives françaises et étrangères, notamment celles des services de renseignement.
Ces documents permettent de replacer le marché automobile recherché par Quéméneur dans le contexte des échanges commerciaux entre la France et la Russie soviétique au début des années 1920.
Ils conduisent également à s'interroger sur les informations dont disposaient les autorités françaises au moment où les policiers recherchaient les circonstances de la disparition.
Le dossier judiciaire et les archives du renseignement présentent ainsi deux visions sensiblement différentes d'une même période : d'un côté, une enquête criminelle confrontée à un marché automobile difficile à identifier ; de l'autre, des administrations qui détenaient des renseignements sur des opérations automobiles à destination de la Russie.
Que changent ces découvertes pour l'affaire Seznec ?
La quinzième demande en révision présentée par Denis Langlois et les recherches historiques consacrées au contre-espionnage abordent l'affaire sous deux angles différents.
La première s'appuie sur le témoignage de Petit-Guillaume et sur le doute concernant la responsabilité de son père dans la mort de Quéméneur.
Les secondes permettent de mieux comprendre le contexte commercial et politique dans lequel s'inscrivait le projet de vente des Cadillac.
Ces archives apportent des éléments qui étaient inconnus des jurés en 1924. Leur étude pourrait conduire à reconsidérer une partie des conclusions de l'enquête.
Plus d'un siècle après le procès de Quimper, l'affaire Seznec conserve ainsi deux interrogations essentielles : que s'est-il réellement passé lors de la disparition de Pierre Quéméneur et la justice disposait-elle, en 1924, de toutes les informations nécessaires pour apprécier la culpabilité de Guillaume Seznec ?
Principales sources
Denis Langlois, communiqué du 30 septembre 2026, « Nouvelle demande en révision dans l'affaire Seznec ».
Gwendal Hameury, « Affaire Seznec : le contre-espionnage français savait pour le trafic de Cadillac », Le Télégramme, 1er octobre 2026.
Bertrand Vilain, Affaire Seznec : L'énigme incompréhensible. Contre-espionnage et archives secrètes de Moscou, 2026.
Archives départementales du Finistère, dossier d'instruction Seznec, série 4 U 2, notamment le procès-verbal d'audition de Gabriel Saleun du 28 juin 1923.
Archives nationales, dossiers de la Sûreté générale relatifs aux opérations commerciales soviétiques et à la surveillance des intermédiaires.
Code de procédure pénale, article 622, relatif aux conditions de révision des condamnations pénales définitives.

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