Le 10 mars 2026, Patrice Petitjean donnait aux Archives départementales des Côtes-d’Armor une conférence intitulée Faut-il procéder à une nouvelle révision du procès Seznec ? Le choix du conférencier pouvait susciter l’intérêt. Patrice Petitjean possède une longue expérience de la magistrature : président du tribunal de grande instance de Cherbourg, il a été nommé procureur de la République à Saint-Brieuc en février 1998, puis avocat général à la cour d’appel de Reims en janvier 2005. Il est aujourd’hui magistrat honoraire.
J’ai assisté à cette conférence avec une certaine curiosité. Après plus de vingt années passées à travailler sur l’affaire Seznec et à consulter les dossiers d’archives, je souhaitais entendre comment un ancien procureur abordait cette affaire un siècle après le procès. La réponse m’a laissé perplexe, principalement en raison de la documentation sur laquelle reposait son exposé.
L’argumentation de Patrice Petitjean s’appuyait largement sur le documentaire de France 3 Bretagne Seznec, la fabrique de l’affaire, ainsi que sur les décisions rendues en matière de révision, notamment celles de 1996 et de 2006. Ces documents ont évidemment leur importance. Ils répondent cependant à des objets précis qui doivent être distingués de la reconstitution historique de l’enquête de 1923.
La décision du 28 juin 1996 émane de la Commission de révision des condamnations pénales. Celle-ci devait déterminer si les éléments qui lui étaient présentés répondaient aux conditions juridiques permettant une révision. Le 14 décembre 2006, la chambre criminelle de la Cour de cassation, réunie comme Cour de révision, a de nouveau rejeté la requête. Son propre communiqué précise qu’elle « n’avait pas à rejuger cette affaire », mais devait examiner l’existence éventuelle d’un fait nouveau ou d’un élément inconnu susceptible de faire naître un doute sur la culpabilité de Guillaume Seznec.
Cette phrase est essentielle. Une juridiction de révision répond à une question juridique définie par le Code de procédure pénale. L’historien ou le chercheur qui reprend l’affaire cent ans plus tard accomplit un autre travail : il confronte les procès-verbaux, suit chaque témoin, reconstitue les déplacements, recherche les documents administratifs et policiers, compare les archives qui n’étaient pas versées à la procédure et tente de comprendre ce que les enquêteurs savaient réellement.
Or l’affaire Seznec représente une masse documentaire considérable. Le dossier d’instruction approche les 6 000 pages. Le dossier constitué par la police en 1923 en rassemble environ 1 500 autres. À cela s’ajoutent les fonds administratifs, les archives de la Sûreté générale, celles des services de renseignement et de contre-espionnage, ainsi que les archives étrangères aujourd’hui accessibles.
La conférence de Patrice Petitjean ne reposait pas sur l’exploitation de cet ensemble documentaire. Cela se ressentait dans plusieurs passages où des événements très précis étaient résumés de manière approximative.
Un exemple suffit à montrer le problème. En évoquant le retour de Guillaume Seznec après la disparition de Pierre Quéméneur, Patrice Petitjean indiquait qu’un témoin situé à La Queue-lez-Yvelines aurait confirmé son passage dans la matinée du samedi 26 mai 1923. La documentation de l’enquête permet d’établir une séquence beaucoup plus précise.
Cette matinée-là, Seznec rencontre d’abord un ouvrier agricole russe. Il croise ensuite un camion Dodge chargé de meubles. Vers 5 h 30, un agriculteur nommé Schwartz lui vend un bidon d’essence. Cet épisode se déroule dans les environs de Montfort-l’Amaury, à proximité de la gare. Ensuite, Seznec arrive à la Queue-lez-Yvelines, se rend à L'hôtel Nourrisson, demande de l'aide au mécanicien, réparateur de vélos, Edouard Coulomb. La jeune Hélène Conogan qui travaille dans l'hôtel indiquera sous procès verbal le 2 juillet 1923 face au commissaire Vidal qu'elle a vu une valise jaune dans la voiture de Seznec. Entendue à nouveau le 14 février 1924 par le juge Campion, qui lui montre la valise de Quéméneur, elle déclare "je ne peux pas affirmer que c'est cette valise que j'ai vue dans l'automobile...".
Ce type d’approximations pourrait paraître secondaire dans une conférence destinée au grand public. Il devient plus significatif lorsque l’exposé cherche à tirer des conclusions sur la culpabilité d’un homme à partir de sa chronologie et de ses déplacements. Dans l’affaire Seznec, quelques kilomètres, une heure ou l’ordre de deux témoignages peuvent modifier une démonstration.
Le traitement du témoignage dit de « Petit-Guillaume » m’a également surpris. Petit-Guillaume, fils de Guillaume et Marie-Jeanne Seznec, avait une douzaine d’années au moment des faits. À la fin de sa vie, il a livré à plusieurs membres de sa famille un récit selon lequel Pierre Quéméneur aurait trouvé la mort dans la maison familiale de Morlaix. Cette version a ensuite été rapportée par Denis Langlois, ancien avocat de la famille Seznec, et constitue aujourd’hui l’un des éléments avancés dans la nouvelle démarche en révision.
Patrice Petitjean choisit d’ironiser sur cette hypothèse. Une telle réponse laisse de côté les questions documentaires qu’elle pose. À quelle date le témoignage a-t-il été recueilli ? À qui a-t-il été confié ? Plusieurs personnes en ont-elles conservé des versions indépendantes ? Quels éléments matériels ou chronologiques peuvent le corroborer ou le contredire ? Quelle était la configuration exacte de la propriété de Morlaix en 1923 ? Une analyse critique passe par ces questions.
Sa conclusion était beaucoup plus catégorique : pour lui, la culpabilité de Guillaume Seznec ne faisait aucun doute. Cette position correspond à une lecture accordant une valeur déterminante à la vérité judiciaire résultant de la condamnation de 1924 et des rejets successifs des demandes en révision. Le parcours de Patrice Petitjean dans la magistrature explique naturellement sa familiarité avec cette approche juridique. Son parcours professionnel, à lui seul, ne permet toutefois pas d’établir l’existence d’une quelconque consigne institutionnelle.
Le documentaire de France 3 mérite à cet égard une attention particulière. Seznec, la fabrique de l’affaire, écrit et réalisé par Pierre-François Lebrun, a été diffusé le 24 octobre 2024 sur France 3 Bretagne. Il s’agit d’une coproduction Aligal Production, Sundeck Films, France Télévisions et France 3 Bretagne.
Le communiqué officiel de France Télévisions définit très précisément son projet éditorial. Le film entend étudier la manière dont un fait divers s’est transformé en « affaire du siècle », sous l’effet notamment des campagnes médiatiques qui ont présenté Seznec comme victime d’une erreur judiciaire. France Télévisions précise même que le documentaire porte sur « l’histoire de l’affaire » plutôt que sur l’affaire elle-même et évoque le rapport difficile entre « une justice attachée aux faits » et une presse attirée par les coups de théâtre et l’émotion.
Ce choix éditorial explique en partie la construction du film. Il ouvre également plusieurs questions qui mériteraient une réponse. Comment le projet a-t-il été conçu à l’origine ? Qui a déterminé cet angle ? Quels chercheurs ont été consultés ? Sur quels dossiers d’archives les auteurs ont-ils travaillé ? Les 6 000 pages de l’instruction et le dossier de police de 1923 ont-ils été examinés directement ? Quels critères ont présidé au choix des intervenants ?
Ces questions prennent aujourd’hui une importance nouvelle. Depuis la réalisation du documentaire, des documents jusqu’alors absents du débat public ont été retrouvés dans les archives du renseignement français. Ils concernent précisément le trafic automobile vers la Russie soviétique qui se trouve au cœur des déclarations de Guillaume Seznec et de Pierre Quéméneur. Leur existence impose de reprendre certains épisodes à partir des pièces originales.
L’arrêt de 2006 reste une décision judiciaire majeure. Il appartient désormais à l’histoire de l’affaire. Il ne peut cependant fournir à lui seul la réponse à toutes les questions historiques laissées par l’enquête de 1923. La Cour de révision l’écrivait elle-même : sa mission consistait à rechercher l’existence d’éléments nouveaux au sens de la procédure de révision.
Cent ans après les faits, l’affaire Seznec mérite une méthode plus exigeante : revenir aux procès-verbaux, aux témoignages dans leur intégralité, aux dates, aux lieux et aux archives qui n’avaient jamais été rapprochées du dossier judiciaire. Une certitude exprimée au terme d’une conférence ne peut remplacer ce travail documentaire.
Et, dans cette affaire plus que dans beaucoup d’autres, le détail compte.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire