mardi 6 octobre 2026

Ouest-France et le cadavre de Sion-les-Mines : une hypothèse ancienne que l’enquête de 1923 avait déjà écartée

 


Dans un article publié le 6 octobre 2026, Ouest-France revient sur le cadavre sans tête découvert en juillet 1923 à Sion-les-Mines et présente une pièce de théâtre qui cherche à établir que ce corps pourrait être celui de Pierre Quéméneur.

L’histoire est spectaculaire. Le dossier de 1923 l’est tout autant. Ses constatations permettent cependant d’examiner cette hypothèse avec des éléments beaucoup plus précis que ceux généralement repris dans les récits consacrés à l’affaire Seznec.

Le 27 juillet 1923, un cultivateur, M. Degré, découvre un cadavre sans tête dans un ancien puits situé près des ruines du Moulin Gallot, à Sion-les-Mines. Le docteur Daguin, médecin de campagne, examine d’abord le corps. La gendarmerie procède aux premières constatations, puis la brigade mobile de Rennes reprend l’enquête sous l’autorité du parquet de Châteaubriant. Le commissaire Moreau la dirige, assisté des inspecteurs Le Gall et Cosquer.

La découverte intervient deux mois après la disparition de Pierre Quéméneur. La presse établit immédiatement le rapprochement. L’Ouest-Éclair, ancêtre d’Ouest-France, et Le Petit Parisien évoquent eux-mêmes la possibilité que le mort soit le conseiller général du Finistère.

L’hypothèse est donc examinée dès 1923. Elle ne constitue en rien une découverte récente.

L’autopsie est pratiquée par le docteur Néret, médecin légiste de Châteaubriant. Contrairement à ce qui a ensuite été écrit dans certains ouvrages consacrés à l’affaire, le docteur Daguin n’est pas l’auteur de cette autopsie.

Le cadavre se trouve dans un état de décomposition avancée. Le médecin estime qu’il a pu séjourner dans l’eau pendant un mois et demi à deux mois. Il s’agit d’un individu de sexe masculin présentant une forte pilosité. Le tronc mesure 1,38 mètre et la taille totale est estimée à environ 1,60 mètre.

Une autre mesure attire particulièrement l’attention des enquêteurs : les pieds ne mesurent que 18,65 centimètres, soit approximativement une pointure 28. Cette dimension exceptionnellement faible pour un homme adulte conduit même à envisager l’hypothèse d’un adolescent.

Ces constatations médico-légales posent déjà un problème majeur à l’identification avec Pierre Quéméneur.

Le corps porte également des traces de violences considérables. L’abdomen a été ouvert, probablement à l’aide d’un couteau. La tête a été séparée après la mort. La partie antérieure du cou présente une coupure nette réalisée avec un instrument très tranchant ; à l’arrière, les vertèbres cervicales ont été désarticulées plus brutalement.

Les vêtements font eux aussi l’objet d’une véritable enquête.

Le mort porte un pantalon bleu de ville parfaitement adapté à sa morphologie. Malgré sa bonne qualité d’origine, ce pantalon est extrêmement usé et comporte plusieurs reprises. Les policiers retrouvent même le tailleur qui l’avait confectionné, M. René, quai Lamartine à Rennes.

Celui-ci estime que le vêtement avait été fabriqué au moins quatre ans auparavant, peut-être avant la Première Guerre mondiale. Il constate également plusieurs transformations successives : le pantalon avait été élargi, puis réajusté. Ces modifications laissent penser qu’il avait pu appartenir à plusieurs personnes.

La police cherche alors d’autres disparus susceptibles de correspondre au cadavre. Un commerçant nantais nommé Kramer est étudié, puis écarté en raison de mensurations incompatibles. La piste de marchands ambulants italiens est également examinée. Les enquêteurs s’intéressent encore à des crimes commis dans le milieu des maquignons.

La justice fait fouiller les environs. Le puits est asséché afin de retrouver la tête. Elle demeure introuvable.

Au terme de ces recherches, l’identité du cadavre reste inconnue.

L’identification à Pierre Quéméneur avait cependant été écartée par les enquêteurs de 1923.

L’hypothèse réapparaît plusieurs décennies plus tard. Dans les années 1970, le docteur Daguin intervient sur Europe 1 et affirme avoir conservé la conviction que le corps était celui de Quéméneur. Son opinion personnelle prend alors une importance considérable dans les récits ultérieurs.

À partir de là vont se greffer différentes histoires : un personnage surnommé « Risque-Tout », un collaborateur nommé Chevance, puis une tête qui aurait été découverte en 1943. Ces éléments appartiennent à une reconstruction bien postérieure aux investigations de 1923.

Une pièce de théâtre peut naturellement choisir une hypothèse et la mettre en scène. L’histoire judiciaire exige une autre méthode : reprendre les constatations contemporaines, identifier leurs auteurs et suivre le travail des enquêteurs.

Dans le cas du Moulin Gallot, ces documents racontent une histoire précise. La police a envisagé Pierre Quéméneur dès juillet 1923, a étudié cette possibilité et l’a écartée. Le corps découvert dans le puits demeure celui d’un inconnu.

Présenter aujourd’hui son identification à Quéméneur comme une piste nouvelle occulte ainsi une partie essentielle du dossier : cette piste a déjà fait l’objet d’une enquête, il y a cent trois ans.

Il y a une dizaine d'années, un livre avait été écrit sur le sujet essayant de relancer cette piste ancienne. L'ouvrage était peu scientifique et n'apportait pas de faits nouveaux.   

Quant à l’affaire Seznec elle-même, elle mérite mieux que la répétition, dans un sens ou dans l’autre, d’hypothèses anciennes détachées des archives. Les milliers de pages des dossiers judiciaire et policier permettent aujourd’hui de poser des questions autrement plus précises sur la disparition de Pierre Quéméneur et sur l’enquête menée en 1923.

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