Dans mes échanges, j’entends souvent cette remarque : « il n’y a pas de preuves ».
Il n’y a pas de preuves que Turrou est bien Sherdly. Il n’y a pas de preuves que Pierre Quémeneur a répondu à l’annonce O.I.R. Il n’y a pas de preuves de l’innocence, il n’y a pas de preuves de la culpabilité. Bref, il n’y a jamais de preuves…
Il est nécessaire d’expliquer ce que sont les preuves dans l’affaire Seznec. Il s’agit d’une affaire judiciaire qui est aujourd’hui devenue une affaire historique. Il faut donc distinguer les preuves sous l’angle judiciaire et sous l’angle historique. Ces notions sont parfois confondues.
Depuis 2018, mes recherches sont uniquement historiques. Elles peuvent éventuellement être utilisées pour une demande de révision. Elles conduisent inévitablement à prouver une seule chose : qu’il existe un doute sur la culpabilité de Guillaume Seznec. Comme le martèle Denis Langlois, ce doute aurait dû profiter à l’accusé.
On peut résumer la différence entre preuve judiciaire et preuve historique ainsi : la première sert à juger, la seconde à comprendre.
1. La preuve judiciaire (dans un tribunal)
La preuve judiciaire sert à décider si une personne est coupable ou innocente.
Elle a quatre caractéristiques essentielles :
1.1 Elle est encadrée par des règles strictes
Un juge ne peut pas accepter n’importe quoi. Par exemple : un aveu obtenu sous la contrainte est invalide, une preuve récoltée illégalement peut être rejetée, certains témoignages sont irrecevables.
La vérité juridique est une vérité procédurale : ce qui compte, c’est ce qui peut être prouvé légalement devant le tribunal.
1.2 Elle est binaire
Le tribunal doit trancher : coupable ou non coupable. Même si la réalité est floue, le droit oblige à une décision claire.
1.3 Elle vise un individu précis
On ne juge pas « l’histoire », mais une personne, pour un acte précis, à une date donnée.
1.4 Elle exige un très haut niveau de certitude
En droit pénal : au-delà du doute raisonnable. S’il reste trop de doute, on acquitte, même si la personne est peut-être coupable.
2. La preuve historique
La preuve historique sert à comprendre ce qui s’est passé dans le passé. Elle fonctionne autrement :
2.1 Elle n’est pas limitée par des règles juridiques
L’historien peut utiliser :
-
lettres privées
-
rumeurs recoupées
-
archives incomplètes
-
témoignages tardifs
-
statistiques
-
objets, photos, traces matérielles
Même une source biaisée est utile — si l’on comprend son biais.
2.2 Elle est cumulative et probabiliste
Une seule source ne suffit presque jamais. L’historien accumule des indices jusqu’à ce qu’une explication devienne la plus probable.
Il ne dit pas : « C’est prouvé à 100 % », mais : « C’est l’explication la plus solide selon l’ensemble des sources ».
2.3 Elle vise des processus, pas seulement des individus
L’histoire cherche à expliquer :
-
des systèmes
-
des décisions collectives
-
des dynamiques sociales
-
des causes profondes
Pas seulement « qui a fait quoi », mais pourquoi et comment.
2.4 Elle accepte l’incertitude
En histoire, on peut très bien conclure : « On ne saura probablement jamais avec certitude. » Et ce n’est pas un échec.
3. La preuve, source de conflits
Quelque chose peut être non prouvé juridiquement mais presque certain historiquement.
Exemple typique : un crime ancien sans témoins directs ni preuves légales.
→ le tribunal ne peut pas condamner
→ l’historien peut pourtant conclure avec une forte probabilité.
C’est pour cela que dire « il n’a jamais été condamné » n’est pas la même chose que « il est innocent historiquement ».
4. La preuve dans l’affaire Seznec
Dans l’affaire Seznec, il y a une vérité judiciaire et une vérité historique.
La vérité judiciaire est que Seznec a tué Pierre Quémeneur pour s’emparer de sa propriété de Plourivo. Il a commis des faux en écriture privée.
Cette vérité judiciaire ne repose sur aucune preuve matérielle : un meurtre sans cadavre, sans arme du crime, sans témoin. Le lieu du crime n’est pas connu. Le timing crédible reste flou. Mais la chose a été jugée. Le dossier judiciaire est clos depuis 1924. La justice ne l’a jamais rouvert depuis, selon le principe de la chose jugée. Les tentatives de révision ne peuvent aboutir, puisque une chose jugée devient une vérité judiciaire. Le doute a été écarté. On peut se demander si les grands principes du droit n’ont pas été violés. C’est un débat entre juristes.
En 2026, il n’y aura plus jamais de preuves judiciaires possibles de l’innocence. Denis Le Her Seznec y a consacré sa vie et toute son énergie sans résultat. Les témoins sont décédés, les pièces à conviction, si elles avaient existé, ont disparu. À moins de retrouver les restes de Quémeneur — ce qui reste hautement improbable — cela ne changerait probablement rien. En quoi cela prouverait-il l’innocence de Seznec ?
5. Recherches historiques
Denis Langlois a tenté d’apporter une preuve de l’innocence de Guillaume Seznec en 2015 en publiant son livre Pour en finir avec l’affaire Seznec. Cet ouvrage est important. Le témoignage est sérieux, troublant, mais il n’apporte pas la preuve judiciaire de l’innocence. Il ne respecte pas les formes. Il est tardif. Il n'est pas corroboré par des indices matériels. Il a été rejeté par la justice sans examen sérieux. Historiquement, il permet de corroborer des pistes.
La question qui se pose aujourd’hui est : Est-il possible, à partir de recherches et de preuves historiques, d’innocenter judiciairement Seznec ?
En droit anglais ou américain, la réponse serait oui. En droit français, c’est, à mon avis, impossible.
Je me suis passionné pour cette affaire Seznec, probablement au-delà du raisonnable. J’ai fait des recherches sur l’affaire des Cadillac et sur l’Américain Sherdly. Le dossier d’instruction et le dossier de police fournissent de nombreux faits. Ils sont précis, rigoureux et incontestables. J’ai émis l’hypothèse que, s’il y avait eu une affaire de Cadillac avec la Russie des soviets, elle aurait inévitablement laissé des traces.
J’ai donc commencé une enquête qui n’avait jamais été entreprise ni par la police ni par la justice de l’époque. Cette enquête historique m’a conduit à la découverte de l’Américain qui se cachait derrière le nom approximatif de Sherdly. J’ai utilisé une méthodologie employée en histoire, en procédant par élimination. Le seul nom qui est apparu est Leon Turrou. Récemment, j’ai demandé à l'IA de procéder à la même opération. J’ai entré toutes les données connues du dossier d’instruction et celles connues sur Leon Turrou. L’IA m’a proposé plusieurs arguments, qui ont été éliminés les uns après les autres. Au final, les conclusions de l’IA sont sans appel :
« Lorsque des contraintes administratives réalistes sont prises en compte — passeports, visas, listes de passagers, résidence et statut professionnel — l’éventail des candidats plausibles se réduit considérablement.
Dans ces conditions, un seul individu documenté [Leon Turrou] est connu pour satisfaire simultanément à tous les critères. »
L’IA peut toujours se tromper, mais une chose est incontestable : elle a accès à des milliards d’informations et n’a pas été en mesure de trouver deux personnes ou deux profils répondant aux critères de Sherdly dans le dossier d’instruction de l’affaire Seznec.
Les autres découvertes concernant O.I.R. conduisent aux mêmes résultats.
Il est historiquement prouvé qu’il y a bien eu une affaire de Cadillac vers la Russie des soviets telle que décrite dans le dossier d’instruction. A la lecture du dossier, je dois constater une évidence, il est très improbable que Seznec ait pu matériellement commettre le crime parfait de tuer Quémeneur.
Aujourd’hui, je ne suis pas en mesure de prouver que Seznec n’a pas tué. Je peux prouver que le doute raisonnable est suffisant et certain pour bénéficier à l'accusé Seznec. Un des grands principes du droit français est que le doute bénéficie à l'accusé. Cela n'a pas été le cas dans cette affaire. La justice n'admet pas une révision même quand elle bafoue ses propres principes. A-t'elle donc besoin qu'on lui fournisse un éléments nouveaux pour cela ? Pour cette raison, cette affaire restera pour l'histoire, le symbole de l'erreur judiciaire. C'est peut-être une victoire amère pour Denis Le Her Seznec.
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